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Le projet de loi de programmation sur la recherche n’est pas à la hauteur des vrais enjeux d’avenir

Le Monde, 22 septembre 2020

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L’adoption de ce texte débattu à l’Assemblée nationale en procédure accélérée fragiliserait encore un peu plus ce secteur essentiel, dénonce, dans une tribune au « Monde », l’Assemblée des directions de laboratoires, constituée de plus de 800 équipes.

Le projet de loi de programmation de la recherche (LPR) suscite depuis des mois maints débats et autant d’oppositions fermes. À l’unisson des critiques formulées par une multitude d’instances représentatives, de collectifs, de syndicats et de laboratoires, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a également émis un avis sévèrement opposé aux orientations du projet, voté à une écrasante majorité tant par les professionnels du service public que les représentants de la société civile et du monde de l’entreprise.

En pure perte : le texte soumis en procédure accélérée à l’Assemblée nationale n’a pas évolué sur le fond. Cette constance à balayer d’un revers de main des avis émanant de la réalité du terrain n’a d’égale que l’unanimité de l’insatisfaction vis-à-vis de ce texte. Il s’agit pourtant d’une question essentielle pour l’avenir de notre société et les connaissances qui pourront construire le monde de demain.

En tant que directrices et directeurs de laboratoires, faisant de la recherche tout en étant responsables de sa bonne administration, nous sommes bien placés pour savoir comment se produisent les recherches à haute valeur scientifique et sociétale. Aujourd’hui, nous faisons le même constat que celui qui nous a conduit à créer l’Assemblée des directions de laboratoires (ADL), un collectif composé de 800 équipes de directions représentant des structures de recherche de toutes tailles et disciplines, réparties sur l’ensemble du territoire : ce projet de loi n’est pas à la hauteur des vrais enjeux d’avenir.

Une compétition exacerbée

Face aux défis et aux crises à affronter, notre société doit avoir la capacité de produire des connaissances nouvelles, ouvertes, diverses et non inféodées à une vision utilitariste. Outre une programmation budgétaire qui ne permettra pas de compenser plusieurs décennies de désinvestissement, ce projet repose sur une idéologie inadaptée qui obère toute possibilité de relever les grands défis à venir, de soutenir la vraie innovation et d’assurer la qualité de la production scientifique. Il bat en brèche la conception de la recherche comme bien commun et continuera d’ébranler l’équilibre pourtant indispensable à nos collectifs de travail.

Réorganiser la science selon un modèle exclusivement concurrentiel, accroissant le lot des incertitudes et les flots continus de demandes de financements et d’évaluations inadaptées et chronophages, est la voie la plus efficace pour réduire la valeur, l’originalité et l’intégrité de la recherche française. C’est au contraire en soutenant la cohésion au sein des équipes que la France continuera à produire une science à la hauteur des enjeux contemporains et à accroître son rayonnement international. Ce projet de loi mise sur la compétition exacerbée des individus et des structures au détriment de l’émulation collective, alors qu’elle seule permet de développer une recherche constructive et attentive aux besoins de la société, attractive au niveau international et productrice de succès scientifiques.

Principe de l’indépendance

Une autre loi est possible. En ce qui concerne le volet budgétaire, l’enveloppe devrait être redéployée pour augmenter les « marches » des premières années, et en particulier celle de la première année, la seule sur laquelle l’actuelle majorité a la main. C’est dès à présent que la recherche a besoin de financements, des financements qui ne devraient pas abonder en priorité les budgets des « appels à projet », lesquels ont pour effet d’accroître les réponses opportunistes, de réduire la qualité des recherches et de produire du conformisme.

Alors que nous peinons à accompagner des stratégies scientifiques cohérentes au sein de nos laboratoires, le projet de LPR dans son état actuel achèvera de les vider de toute ambition scientifique de long terme. Il faut absolument des conditions stables pour assurer le patient et incertain travail de recherche, pour éviter que les laboratoires ne deviennent des outils dévolus à la recherche de financements.

Aussi, en application du principe de l’indépendance scientifique, la loi devrait rappeler formellement que tout laboratoire bénéficie d’un droit au financement de ses travaux exploratoires indépendamment des dispositifs d’appel à projets. La réaffirmation du principe de l’emploi permanent devrait orienter les articles de la loi sur l’attractivité des métiers scientifiques.

Défendre l’attractivité

Un plan ambitieux est indispensable afin de compenser la baisse du nombre de postes pérennes des dernières décennies, y compris pour les fonctions de soutien. Mais aucun recrutement ne devrait déroger aux codes de l’éducation et de la recherche. C’est pourquoi nous nous opposons notamment aux « contrats de missions scientifiques » – qualifiées artificieusement comme étant à durée indéterminée – et aux « chaires de professeurs junior » envisagées.

Guidée par une conception erronée, selon laquelle l’excellence scientifique s’incarnerait dans quelques « génies », l’instauration de ces chaires vise à contourner les instances compétentes actuellement en place afin de recruter selon des priorités thématiques, dans l’air du temps, et dans des conditions incertaines en vue d’une hypothétique titularisation. Contrairement à ce qui est défendu par les promoteurs de la loi, cette nouvelle voie de recrutement n’améliorera pas l’attractivité de la recherche française, au contraire. Ce sont plutôt l’ouverture de postes permanents et une meilleure dotation des laboratoires en moyens stables qui sont gages d’attractivité.

Les transformations profondes de l’organisation de la recherche portées par ce projet de loi sont dangereuses. Sans une refonte de ses articles clés, les conditions de travail dans les laboratoires, aujourd’hui déjà très dégradées, deviendraient intenables. Qui pourrait dans ces conditions s’engager à la direction de laboratoires placés au cœur d’un système qui grève l’efficacité du travail scientifique, enraye la recherche de temps long et amoindrit l’ambition collective ?

Premiers signataires : Marc Aymes, directeur du Centre d’études turques, ottomanes, balkaniques et centrasiatiques (CNRS – Collège de France – EHESS) ; Valérie Boussard, directrice du laboratoire Institutions et dynamiques historiques de l’économie et de la société (CNRS – ENS Paris-Saclay – Universités Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Évry, Paris 8 et Paris-Nanterre) ; Christophe Douady, directeur du Laboratoire d’écologie des hydrosystèmes naturels et anthropisés (CNRS – ENTPE – INRAE – Université Claude Bernard Lyon 1) ; Giancarlo Faini, directeur du Centre de nanosciences et de nanotechnologies (CNRS – Université Paris Saclay) ; Marie-Aude Fouéré, directrice de l’Institut français de recherche en Afrique à Nairobi (CNRS – ministère de l’Europe et des affaires étrangères) ; Bénédicte Gastineau, directrice du Laboratoire population, environnement, développement (Aix-Marseille Université – IRD) ; Jean-Louis Halperin, directeur du Centre de théorie et d’analyse du droit (CNRS – ENS – Université Paris-Nanterre) ; Thomas Lamarche, directeur du Laboratoire dynamiques sociales et recomposition des espaces (CNRS – Universités Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Vincennes Saint-Denis, Paris-Nanterre et Université de Paris) ; Hélène Mainet, directrice du laboratoire Territoires (AgroParisTech – INRAE – Université Clermont-Auvergne – VetAgro Sup) ; Mathis Plapp, directeur du Laboratoire de physique de la matière condensée (CNRS – École polytechnique).

La liste de tous les membres de l’ADL est consultable ici